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La question de la langue
Deux hypothèses existent sur la naissance du créole, langue dont l’histoire est intimement liée à la colonisation : L’une avance que le créole serait né de la nécessité pour différentes communautés de communiquer entre elles : le créole haïtien est né au XVIIe siècle dans l’Île de la Tortue, où cohabitaient alors esclaves africains, flibustiers, corsaires et colons européens. L’autre énonce qu’il est né dans les comptoirs portugais de la côte atlantique de l’Afrique au XVe siècle et qu’il aurait ensuite été « exporté » via le commerce négrier. En tout état de cause on recense plus de 200 langues créoles ou apparentées. Qu’elle soit de base anglaise, portugaise, espagnole, néerlandaise ou française, comme en Haïti, c’est la langue de la mémoire collective, qui véhicule une symbolique de la résistance. On la retrouve dans les contes, les chants, la poésie (Saint-John Perse, Aimé Césaire, Derek Walcott…), les romans (Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant…).
Les intellectuels haïtiens se sont tournés, successivement ou simultanément vers la France, l’Angleterre, l’Amérique, et puisent aux sources des traditions africaines. Dans le même temps, l’histoire d’Haïti a toujours été un matériau riche d’inspiration pour la création littéraire, avec ses héros, ses soulèvements, ses cruautés et ses rites.
Le siècle s’ouvre avec la création de la revue La Ronde par Pétin GEROME en 1895. La référence reste la France pour les poètes de cette école intimiste et délicate (Etzer VILAIRE, Georges Sylvain). Une veine qui perdurera au cours de la première partie du XXe siècle, avec des poètes comme Dantès Bellegarde ou Ida Faubert. L’occupation américaine, à partir de 1915, est un électrochoc. La « génération de la gifle » crée successivement des revues littéraires militantes : La Revue de la ligue de la jeunesse haïtienne (1916), La Nouvelle Ronde (1925), et surtout La Revue indigène (1927). L’inspiration est combattante dans un pays en proie à une instabilité politique chronique et exprime le mal de vivre d’une génération aspirant à une vie meilleure. Le mouvement indigéniste, par la voix de son initiateur Jean PRICE-MARS invite les écrivains « à cesser d’être pasticheurs pour devenir des créateurs » (Ainsi parla l’Oncle, 1928), en clair à puiser aux racines africaines de l’homme d’Haïti. La résistance trouve alors son expression dans la culture orale issue de l’esclavage, les contes, traditions et légendes. Dans le même temps, le réalisme social investit la littérature, qui devient un terrain d’engagement et de défense du peuple, avec Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée, 1944) ou René Depestre. Le roman met alors en scène les couleurs sombres de la vie des paysans. Stephen Alexis, René Depestre et Gérald Bloncourt fondent en 1945 la revue La Ruche.
Cependant, nous devons souligner que malgré l’indépendance, le français est demeuré langue officielle en Haïti. hors le pays se situe dans un environnement espanophone. Il semble que le français soit considérer comme langue de grand prestige culturel, ceux qui la maîtrisent au XIXe siècle, font partie de l’élite. Le créole n’entre véritablement dans le champ littéraire que dans la deuxième moitié du XXe siècle. Les indigénistes dans les années 30, et le mouvement de la Négritude (incarné en Haïti par Jean PRICE-MARS) ont certes mis en avant les origines africaines de l’antillais, lui redonnant ainsi une identité perdue dans la déportation et l’après colonisation. Mais, pour eux, « le créole était considéré comme une langue impure, celle de l’esclavage, celle que les maîtres avaient inventée pour se faire obéir » (Dominique Chance, maître de conférence à l’université de Bordeaux-III). Le mouvement de la Créolité, qui leur succède, réhabilite le créole, qui n’est plus alors seulement la langue de l’esclavage, « mais celle qu’on a fabriquée ensemble pour survivre » (id.). Dans la littérature haïtienne s’opère alors un glissement, du français vers le créole, ou plutôt un dialogue, un aller-retour entre les deux langues. Car comme l’affirme Régis Antoine dans La Littérature franco-antillaise, si « le français seul n’aurait jamais pu nous régaler…», cette dualité est pour chaque écrivain « un obstacle et une chance ».
Le créole est très présent dans la poésie et le théâtre. Frankétienne par exemple n’écrit ses pièces qu’en créole. Langue orale, le créole s’illustre particulièrement bien dans ces deux genres qui donnent « de la voix ». Car, si beaucoup d’Haïtiens parlent et comprennent le créole, tous ne savent pas le lire. Dans le roman, les deux langues cohabitent parfois, créant une écriture originale et nouvelle, propice à l’imaginaire développé dans le courant du réalisme.
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